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Naissance d'une étoile
Abdou El Omari naît en 1945 à Tafraout, au sud d’Agadir, entre les cimes roses des montagnes et les flots de l’Atlantique. Ce petit village perché dans l’Anti-Atlas est déjà en soi un paysage musical. Il y grandit dans la lumière sèche des reliefs, bercé par les sons de la nature et la culture berbère. Peu d’informations circulent sur le musicien, un voile de mystère entourant sa trajectoire, et ne faisant qu’ajouter à la fascination. Car si son nom reste discret, sa musique, elle, continue de voyager. Elle semble surgir d’un autre temps, d’un autre monde, ou peut-être simplement d’un rêve partagé entre les nuits bleues de Casablanca et les dunes silencieuses du Sahara.
Dans les années 1970, au cœur d’un Maroc en mutation, Abdou El Omari trace un sillon unique : une musique visionnaire, fusionnant jazz spirituel, funk psychédélique, traditions marocaines et expérimentations électroniques. Aujourd’hui, son œuvre refait surface, redécouverte par une nouvelle génération d’auditeurs en quête d’horizons oubliés. Ce disque en est l’un des fragments les plus rares et précieux.
Un voyage initiatique
À dix ans, il quitte les reliefs du Sud pour les plaines de Casablanca, immense port en effervescence, carrefour des cultures arabo-berbères, africaines, européennes et américaines. Là, la musique est partout : à la radio, dans les cafés, les clubs de jazz tenus par des Marocains juifs ou des expatriés, et dans les bacs de disques remplis par les soldats américains de passage.
Son parcours est celui d’un électron libre habité par la passion : tandis que son frère tient une boutique de disque, il refuse de le rejoindre et devient boucher, puis homme à tout faire dans une famille française. Il accède à une formation de coiffeur grâce à ses employeurs, qui l’aident aussi à entrer au Conservatoire de Casablanca en 1960. Il y étudie sept ans, devient luthier, fréquente les musiciens, et découvre l’instrument qui deviendra sa signature : l’orgue Farfisa, emblématique des musiques psychédéliques et modernes de l’époque (Pink Floyd, Mike Oldfield, Klaus Schulze, Brian Eno, Philip Glass, Terry Riley...).
Devenu coiffeur, il ouvre dans les années 1970 sa propre école de coiffure pour femmes à Casablanca, avant d’en fonder une seconde à Safi. À l’époque, son école était la seule du pays officiellement reconnue par l’État, symbole de son sérieux et de son sens de la transmission. Il n’a cependant jamais été musicien à plein temps malgré son talent indéniable.
Une musique venue d’ailleurs : songes de Nuits d’été
À 22 ans, il fonde son premier groupe, Les Fugitifs, qui le fait connaître, puis produit des 45 tours et cassettes pour des labels tels que Cléopâtre, Hassania, Boussiphone, Hilali, ou le sien Al Awtar, et joue à la Radio-Télévision Marocaine. Il compose pour des artistes comme Naima Samih, Laila Ghofran ou Aicha El Waad. Mais c’est surtout avec le label Gam, qui publie en 1976 son unique album vinyle, Nuits d’été, que la légende se propage. Ce disque deviendra culte quarante ans plus tard, au point d’être réédité en 2017 par le label Radio Martiko.
À la presse locale il déclare : «J’essaie de donner un aspect moderne à la chanson marocaine. »
En effet, dans un paysage musical encore marqué par les grands orchestres, Abdou propose une synthèse nouvelle entre modernité et héritage. Inspiré par le jazz de John Coltrane, les envolées cosmiques de Sun Ra, les racines gnawa et le chaâbi, il façonne une musique jouant avec les styles comme un mirage en perpétuel mouvement : jazz aérien, funk moite, transe marocaine amplifiée par le groove et la réverbération. Le Farfisa y plane comme un vaisseau spatial survolant l’Atlas.
L’âge d’or, puis le silence…
Dans les années 1980, sa musique devient plus confidentielle. Il tente de récupérer ses enregistrements dans les studios qu’il a fréquenté, s’éloigne de la scène avec une certaine amertume et revient à la coiffure. Pionnier d’une fusion musicale inédite, il aura ouvert des voies restées longtemps inexplorées. Pourtant sa carrière demeure discrète : il disparaît en 2010 sans avoir connu l’engouement que sa musique suscite alors chez les diggers, blogueurs et chercheurs de sons sur Discogs, Blogspot ou YouTube.
La cassette retrouvée : archéologie du futur
C’est dans un carton promis à la benne que son ami proche et poète Aziz Essamadi sauve un trésor : les archives personnelles d’Abdou El Omari, confiées par la suite au collectionneur casablancais Ahmed Khalil du label Dikraphone qui, après de longues recherches, parvint à le persuader de sa sincérité. Ces documents préservés par miracle sont uniques — démos, répétitions, enregistrements privés, photos inédites, et une cassette magistrale sortie confidentiellement, quasi invisible. On y découvre un Abdou El Omari encore plus audacieux, explorant des territoires où pop, disco cosmique, blues électrique et traditions marocaines fusionnent sans frontière.
Avec son fidèle synthétiseur, le fameux ARP Odyssey, ses grooves envoûtants et les nappes astrales de son Farfisa, il amplifie ce dialogue fructueux entre profondeur des racines et élans électroniques. La batterie et les percussions funk y croisent des rythmes ternaires en 6/8 typiquement marocains dans une transe psychédélique inédite. Une musique qui semble venir d’un Maroc parallèle et de ses paysages oniriques.
Le rêve continue
Cet album est le fruit d’une vision : créer une musique marocaine du futur, enracinée, mais tournée vers l’inconnu. Une musique colorée, épicée, envoûtante, faite pour danser autant que pour rêver. Nuits d’été en était l’aube, ce nouvel opus en est le point d’orgue. Une invitation à voyager dans l’univers si singulier d’Abdou El Omari.
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Birth of a Star
Abdou El Omari was born in 1945 in Tafraout, south of Agadir — a village suspended between the pink granite peaks of the Anti-Atlas and the waves of the Atlantic. A landscape already musical in itself. He grew up in the dry mountain light, surrounded by the rhythms of nature and Berber’s culture.
Very little is known about the man — a veil of mystery still surrounds his life, only deepening the fascination. His name remains discreet, but his music continues to travel. It seems to drift from another time, another world, or perhaps from a dream shared between the blue nights of Casablanca and the silent dunes of the Sahara.
In the 1970s, as Morocco was transforming, Abdou El Omari shaped a sound of his own — a visionary blend of spiritual jazz, psychedelic funk, Moroccan traditions, and early electronic experimentation. Today, his work is resurfacing, rediscovered by a new generation of listeners in search of lost horizons. This record stands among its rarest and most precious fragments.
An Initiatory Journey
At ten, El Omari left the mountains of the south for the vast port of Casablanca — a city in motion, crossroads of Arab-Berber, African, European, and American cultures. Music was everywhere: on the radio, in cafés, in jazz clubs run by Moroccan Jews and expatriates, and in the crates filled by passing American soldiers.
His path was anything but ordinary. While his brother ran a record store, Abdou chose another way — first as a butcher, then a servant for a French family. They helped him train as a hairdresser and later supported his admission to the Casablanca Conservatory in 1960.
For seven years, he studied there, became a luthier, met musicians, and discovered the instrument that would define his sound: the Farfisa organ — symbol of the psychedelic and modern era’s music, from Pink Floyd to Terry Riley.
At the same time, after becoming a hairdresser, he opened his own women’s hairdressing school in Casablanca in the 1970s, before founding a second one in Safi. His school was the only one in the country officially recognized by the state, a proof of his professionalism and dedication to passing on his craft. However, despite his undeniable talent he was never a full-time musician.
A Music from Elsewhere
At twenty-two, he founded his first group, Les Fugitifs, which gained him local fame. Soon after, he released 7 inches records and cassettes on labels such as Cléopâtre, Hassania, Boussiphone, Hilali, and his own, Al Awtar, while performing on RTM (national radio and television). He also composed for artists like Naima Samih, Laila Ghofran, and Aicha El Waad.
In 1976, through the label Gam, he released his only vinyl album, Nuits d’été — a record that would become cult decades later, reissued in 2017 by Radio Martiko. To the local press, he explained simply: “I try to give Moroccan song a modern aspect.”
In a landscape still ruled by large orchestras, El Omari built a new bridge between tradition and modernity. Influenced by Coltrane’s jazz, Sun Ra’s cosmic flights, and the pulse of gnawa and chaâbi music, he created a shimmering sound that played with styles like light on water — airy jazz, humid funk, Moroccan trance shaped by groove and echo. His Farfisa floats above it all, like a spacecraft gliding over the Atlas Mountains.
The Golden Age and the Silence
In the 1980s, his music grew quieter, more secret. He tried to recover his old tapes from the studios he had recorded in, but gradually withdrew from the scene and returned to hairdressing. A pioneer of musical fusion, he opened paths that would remain unexplored for years. He passed away in 2010, never witnessing the rediscovery of his music by diggers, bloggers, and collectors online — on Discogs, Blogspot, and YouTube. A modest life, yet a lasting resonance.
The Rediscovered Tape
The story could have ended there. But one day, his close friend and poet Aziz Essamadi, rescued a cardboard box from the trash — a box containing Abdou El Omari’s personal archives. It was later entrusted to Casablanca based collector Ahmed Khalil, founder of the label Dikraphone, who - after long efforts - managed to convinced him of his sincerity.
Inside were treasures preserved by chance: demos, rehearsals, private recordings, unseen photographs — and a stunning, almost forgotten cassette. Here, El Omari sounds bolder than ever, exploring territories where pop, cosmic disco, electric blues, and Moroccan tradition merge without boundaries.
Armed with his ARP Odyssey synthesizer, hypnotic grooves, and the celestial layers of his Farfisa, he expanded the dialogue between deep roots and electronic exploration. The funk drums patterns and the Moroccan ternary 6/8 rhythms intertwine in a unique psychedelic trance — a music that seems to emerge from a parallel Morocco, half dream, half memory.
The Dream Continues
This album is the continuation of a vision — a music of the Moroccan future: rooted, but reaching for the unknown. Colorful, magnetic and timeless, here is music for dancing as much as for dreaming. If Nuits d’été was the dawn, this rediscovered work is the culmination — an invitation to journey through the singular universe of Abdou El Omari.
- 1. Ali ou Hayani
- 2. Ana Sahraoui
- 3. Nihayat Hob
- 4. Angham Chaabia
- 5. Dikrayat
- 6. Alach Yayouni
- 7. Layali Fass
- 8. Lobna
- 9. Tanger l'Été
- 10. Taksim Abdou
- 11. Hanan
- 12. Interlude